La Consolata -3

LA CONSOLATA (fin)

de Liliana Laganá
Version française de Cédric Bartoli

On s’est retrouvés à vivre ensemble, chez mon zio Consolato, à San Paolo.
– Regarde comme c’est beau, maintenant, maman ! – lui disait son fils aîné, qui n’était plus retourné dans son pays mais qui avait réussi à réunir autour de lui deux frères, sa mère et un peu plus tard, une
nièce; qui avait elle aussi grandie dans les bois de Calabre.
– Mais les autres sont loin… – se lamentait la Consolata.
– Mais, maman, tu n’es jamais contente… – lui répondaient alors ses fils, qui après avoir essayé de la convaincre qu’elle avait désormais tout pour être heureuse, se mettaient à jouer aux cartes, ou aux
boules, en faisant semblant, qui sait, d’être comme dans leur village natal.

Mais la Consolata n’était pas heureuse. Elle essayait peut-être de le cacher, pour ne pas faire de la peine à ses fils : elle se sentait égarée, dépaysée. Et à l’exception de ses enfants et de sa nièce
calabraise, Maria Teresa, elle n’était pas comprise et elle ne comprenait pas : elle avait toujours besoin d’un interprète. Elle se renfermait sur elle-même, elle ne parlait plus de sa douleur. Elle
s’est mise à tricoter et à crocheter et ainsi elle occupait ses mains, avec son esprit Dieu sait où.

Quand il y avait soleil, elle sortait un peu dans la rue, elle se tenait immobile, les yeux fermés, elle regardait peut-être sa lointaine maison.

Elle faisait une drôle d’impression, sa silhouette noire, plantée comme cela dans la rue. Elle ressemblait à un personnage transporté d’une fable à une autre, qui se débinait pris d’effroi, en cherchant sa place. Il manquait à cette silhouette la luminosité de cette lumière lointaine qui l’enveloppait, le cadre de son ancienne maison à deux étages, la corniche de ces montagnes couvertes de bois.

La maladie la prit tout d’un coup, avec rage : une hémorragie cérébrale la projeta dans un abîme mystérieux, dans lequel elle se débattait continuellement, et duquel nous rejoignaient ses plaintes
inconsolables, ses hurlements féroces, ses rires infernaux, ses lamentations et ses invocations. Elle resta comme ça pendant quelques jours. J’ai vu le visage de mon père se voiler d’une tristesse infinie.
:
– Cette fois – disait-il – ma mère n’y résistera pas.

Et pourtant elle résista. Elle se calma et peu à peu elle est revenue. Elle a commencé par reconnaître les visages autour d’elle, à balbutier leurs noms, à parler. Elle recouvrait la mémoire. Ses souvenirs lui revenaient, mais sa jambe et son bras droit ne revinrent jamais et elle vécu comme cela pendant vingt ans. Et pendant ces vingt années elle ne se nourrissait que de souvenirs.

J’allais souvent la voir, avec mon père, qui continuait à être son interlocuteur le plus attentionné. Il s’asseyait à coté d’elle et il restait des heures à l’écouter. Maintenant je comprenais ce qu’ils disaient. Les sons, incompréhensibles pour moi des années auparavant, avaient maintenant un sens : en même temps que le portugais, j’avais appris le calabrais.

La Consolata parlait : c’était une longue, une perpétuelle complainte et mon père écoutait absorbé, parfois pensif, la révocation de ses douleurs : peut-être sentait-il, qui sait, qu’il aurait été lui aussi dans les souvenirs de sa mère.

Puis, quand il n’était plus là, je me suis mis à lui rendre visite toute seule, quand je le pouvais.
– Assieds-toi – me disait-elle, en me faisant de la place sur le lit, avec sa main gauche, toujours valide.
– Regarde-moi ça – me disait-elle ensuite, à chaque fois, avec ce ton désolé et plein de regrets, en me montrant la main qui gisait immobile sur son lit. Puis elle me montrait une tâche d’humidité sur le mur et elle me disait :
– Il n’y a jamais de soleil ici. Il y en avait tellement chez moi. Tu t’en souviens ? Tu es venue une fois, quand tu étais enfant. Mais tu pleurais, tu pleurais tellement !

Je m’arrêtais un moment pour observer ce visage aux traits âpres. Je cherchais, dans ce visage, celui de mon père et je le retrouvais.

Elle aussi, en me fixant dans un long silence, elle cherchait dans mon visage celui de mon père, et elle disait souvent :
-Comme tu ressembles à ton père.

Et en devinant mes pensées, elle commençait à me parler de lui : elle remontait le temps, elle le refaisait naître devant mes yeux, et elle l’allaitait de nouveau, en me montrant son beau sein blanc. Et voilà qu’en peu de temps il était là bien vivant entre nous deux, entre la mère et la fille.
– Quand il avait quatre ans il s’est cassé la jambe… – racontait nonna et avec sa manière de raconter elle savourait toutes les douceurs et toutes les douleurs de ses souvenirs. Pressée par la nécessité, elle
avait vécue toute sa vie sans pouvoir beaucoup penser, sans pouvoir jamais s’abandonner, ni aux douceurs des peu de joies qu’elle avait vécues, ni à l’amertume de toutes ses douleurs : maintenant elle avait le temps et elle goûtait à toutes les saveurs de sa vie passée.

Elle aimait raconter. Elle avait une mémoire fantastique et elle parlait d’elle-même, de ses enfants, de son village. Elle avait enregistré, fixé à jamais, les noms, les dates, les faits et son histoire était truffée de morts et de départs.
– En 1921, ton nonno est parti avec Consolato… Et ensuite sont partis… – et elle fermait les yeux en faisant un effort de mémoire, pour retourner son esprit dans ce passé qui était toute sa vie. Nonna
Gemma, pendant mon enfance, me racontait des fables et me parlait de futur et d’espérance. Nonna Teresa, maintenant, me racontait des histoires vraies, et elle me parlait de passé et de douleurs.

Souvent, avec sa main gauche, elle ouvrait le tiroir de la table de chevet, elle en tirait un gros livre de prières, qu’elle avait amené avec elle du village et qui renfermait, entre ses pages, les choses les
plus précieuses pour elle : la photographie de Domenico, celle de mon père, quelques photos de ses enfants et des neveux qui étaient loin, la dernière lettre arrivée de l’Australie, une autre venue de Montevideo.

– Tu me la lis ? – me demandait-elle.
Je lui lisais. Elle écoutait attentivement les mots qu’elle savait déjà par cœur, parce qu’elle les faisait lire tant de fois à tant de personnes, pour être certaine qu’on ne lui cachait rien.
– Pasquale ne va pas bien – me disait-elle – cela fait trois fois que c’est sa femme qui écrit. Peut-être même qu’il est déjà mort et qu’ils ne me le disent pas…

Et elle serrait contre son sein les photographies de Domenico et de mon père et elle pleurait. La Consolata pleurait d’un pleur long et inconsolable. Puis elle commençait à partir, à vivre la majeure partie de son temps immergée dans son passé.
– Ouvre cette armoire – me dit-elle un jour, et prends moi une bouteille de vin.
– Mais il n’y a pas de vin, nonna !
– Mais si, je l’ai mis hier soir. Je l’ai caché. J’ai aussi caché le blé, dans le grenier, pour quand il reviendront de la guerre…

Passé et présent se confondaient dans son esprit. Elle ne vivait plus dans ses souvenirs. Elle vivait dans son passé: la Consolata était retournée dans son village, et en tant que patronne, elle avait rouvert les fenêtres de sa vieille maison à deux étages, en laissant entrer le soleil, en faisant contraster à la lumière sa silhouette noire.

Un jour, en baissant la voix et en prenant un ton complice, elle me dit :
– Tu veux bien m’apporter un peu de whisky ?
– Du whisky, nonna ? – je répondais dans un sursaut – mais vous aimez ça ?
– Je ne sais pas – me dit-elle simplement, mais tout le monde dit que c’est bon. Ton nonno aussi disait que c’était bon. Je voudrais savoir comment c’est.

Elle ne pouvait pas boire d’alcool, à cause des médicaments qu’elle prenait : je ne lui en ai pas donné et je m’en suis toujours voulue. Elle mourut quelques jours après. La Consolata, qui avait connu
tant de saveurs dans sa vie, mourut sans connaître le goût du whisky.

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