La Consolata -2

LA CONSOLATA (suite)

de Liliana Laganá
Version française de Cédric Bartoli

En juillet 1952, mon père décida de faire un voyage en Calabre, pour rendre visite à sa mère, et je suis allé avec lui. Nous partîmes de Rome vers minuit, et je suis restée éveillée jusqu’après Naples, jusqu’à ce que les dernières lumières tremblantes de Salerne s’évanouissent devant mes yeux somnolents. « Tu dois voir comme c’est beau Salerne la nuit », m’avait dit mon père.

Je me suis réveillée en terre de Calabre, alors que le train longeait la mer de si près que l’on pouvait presque la toucher avec la main.
Elle était verte, la mer, si verte dans le matin splendide, qu’elle ressemblait à une immense émeraude, s’évanouissant dans l’azur, là bas, et si transparente près de la rive, que l’on pouvait distinguer les
galets blanc jaunâtres dans le fond. Un homme, habillé en noir, marchait le long de la rive, emmenant avec lui un petit âne noir lui aussi : ils avançaient lentement, comme s’ils ne devaient aller nulle part, et ils paraissaient ne pas se rendre compte du train. Et tout à coup ils disparurent de ma vue.

Nous descendîmes à Paola. De là, nous continuâmes dans un petit train à crémaillère qui commençait par grimper à travers des montagnes ravinées, entre les bosses et les précipices, s’engloutissant parfois dans des tunnels obscurs, et qui le rejetaient d’un coup à la lumière sur des ponts presque suspendus en l’air, au dessus de ces immenses fleuves couverts de galets qui laissaient imaginer la colère des torrents gonflés par les pluies. Tout autour, ce n’étaient que des bois et des bois. Des châtaigniers, des chênes.

Je regardais en hésitant entre l’enchantement et l’effroi. Cette nature si rugueuse, si sauvage, était nouvelle pour moi. Dans ces montagnes aigres, la nature semblait renfermée, comme dans la main de Dieu, ses derniers secrets mystérieux et c’était comme si l’homme, perplexe, ne pouvait en connaître qu’un passage rapide, à travers des tunnels obscurs et des précipices épouvantables.
A Cosenza, nous prîmes un petit train qui nous amena jusqu’au village de mon père, où nous arrivâmes vers une heure de l’après midi, sous un soleil cuisant. Je crois que nous étions les seuls à descendre.
Personne ne nous attendait, peut-être ne savaient-ils même pas que l’on allait arriver.

Nous parcourûmes à pied le trajet d’environ un kilomètre qui sépare la gare du village et nous arrivâmes à la maison de nonna, sur la rue principale, fatigués et en sueur.

La porte était ouverte et nous entrâmes. La maison était sombre, contrastant avec la lumière d’où nous venions et il nous fallut un peu de temps pour distinguer l’échelle de bois qui conduisait à l’étage
supérieur. Une voix, du haut de l’escalier, nous fît comprendre que nonna était là : peut-être que quelqu’un, en nous voyant arriver, l’avait prévenue. L’échelle était si raide, que quand nous arrivâmes en haut nous étions presque à genoux devant elle, qui attendait debout, immobile.

Mon père l’embrassa, elle lui dit quelque chose puis elle dit autre chose en se retournant vers moi, mais je ne la compris pas. Puis elle nous conduisit vers notre chambre, où il y avait un grand lit et un
énorme coffre en bois. La chambre était sombre, tout comme la cuisine par où nous étions passés, avec de la crasse sur les murs et aux poutres, d’où pendaient des morceau de lard fumé.

Nonna aussi était sombre, avec ses vêtements noirs, ses énormes jupons superposés qui lui arrivaient jusqu’aux chevilles et son visage sérieux, aux angles prononcés, âpre comme les montagnes que nous avions traversées. On aurait dit que pas un seul sourire n’était venu de cette bouche, ni aucune larme de ces yeux. Il n’y avait que ses cheveux, tous blancs, maintenus grâce à un nœud sur la nuque, qui l’entouraient d’une auréole de clarté. Je ne savais rien d’elle : je savais seulement que c’était la mère de mon père.

Pendant qu’elle parlait, elle ouvrit grand la fenêtre et la lumière inonda la pièce. Pendant un moment, sa silhouette grave, dans ce cadre lumineux, m’a fait penser à l’homme avec le petit âne que j’avais vu
dans la clarté du matin.

D’autres personnes arrivèrent : la tante, la cousine, les cousins. Ils parlaient, mais je ne comprenais rien. Nous allâmes boire l’eau de la fontaine – la « Fontana Vecchia » dont mon père m’avait tant parlé – et cette eau était réellement exquise, coulant froidement de cette roche couverte de forêts. Nous allâmes faire le tour du village, qui se préparait pour la fête de la « Madonna del Carmine ». Cela bougeait de partout, il y avait une certaine liesse dans l’air, et des sons et des mots dont je ne saisissais pas le sens. Je me sentais confuse, égarée, étrangère.

Le jour d’après, au premier soleil, une promenade à pied sur la montagne, à travers les bois emplis de silence. Dans l’herbe douce, des milliers de petites fleurs et des fraises des bois. Et des fougères et
des fougères, et encore des bois et des bois. Des petits ruisseaux, que nous traversions d’un bond, s’écoulaient doucement, interrompant l’immobilité et le silence dans lequel étaient immergés ces lieux. A coté de l’un de ces petits ruisseaux, un berger, presque un enfant, était assis immobile. Mon père m’a dit : « Regarde ! » – et il lui posa une question, qu’il a répétée deux, trois fois, sans obtenir de
réponse. Finalement, après une dernière question de mon père, le berger tourna lentement la tête vers le haut, l’arrêta subitement, en même temps qu’il faisait claquer la langue sur son palais.
– Il a dit que non.
– Qu’est-ce que tu lui a demandé ?
– Si l’eau était bonne à boire.

Quelques années plus tard, j’apprenais à l’école qu’il existaient des bergers de transhumance, en Méditerranée, qui l’été vont dans la montagne, là où l’herbe est fraîche et ils y vivent des mois et des
mois seuls et en silence : nous avions interrompu cette solitude et ce silence.

La fête du Carmine fut très belle : messe, procession, des étals qui vendaient de tout, des jeux de cible, des hymnes, des chants, des danses. Mon père m’acheta un pantin en tarallo, un biscuit dur mais
doux, que j’emmenais à Rome. Mais l’ennui arriva : ce sentiment d’égarement, celui d’être étrangère augmentait et il me faisait souffrir. Mon unique interlocuteur était mon père, mais il était
souvent occupé à parler avec sa mère et je me sentais exclue du dialogue.

Nonna venait le matin très tôt dans la chambre où nous dormions, elle ouvrait grand les fenêtres et le soleil envahissait la pièce, presque avec arrogance, en maître de maison. Nonna aussi, avec cette façon de se sentir la patronne, se plaçait à coté du lit, debout, et la main appuyée sur le bord du lit elle commençait à parler, à parler sans discontinuer, comme si elle avait des choses enfermées depuis des
siècles au plus profond d’elle-même et qu’elle devait dire. Mon père l’écoutait, absorbé, parfois pensif. Il lui répondait parfois, d’un ton persuasif. Je regardais et l’un et l’autre, sans comprendre un seul
mot.

Je la regardais parler et je pensais à nonna Gemma, avec qui j’avais passé ma petite enfance et qui m’avait raconté tant d’histoires, avec des mots que je comprenais et qui m’avaient bercée dans un monde peuplé de fées. Que disait ma nonna Consolata, si dure debout près du lit ? De quoi parlait-elle ? De quelle douleur ? Je bougeais, impatiente, dans le lit et l’énorme matelas de feuilles de maïs faisait des bruits secs, qui couvraient leurs voix. Un air d’agacement apparaissait sur le visage de nonna, qui détournait son regard sombre et sévère vers moi et elle se taisait, attendant que le bruit s’arrête. Alors je restais immobile, j’avais une grande envie de pleurer, et de rentrer à la maison.

Trois jours plus tard, je n’en pouvais plus et j’ai commencé à pleurer.
Mon père essaya de me convaincre, de me montrer plein de belles choses, mais finalement il céda à mes larmes et ainsi notre séjour en Calabre, qui aurait dû durer une quinzaine de jours, n’en dura que trois ou quatre.

Nous retournâmes à Rome. Nonna nous saluait du seuil de sa porte. Nous nous retournâmes deux ou trois fois pour la saluer avec la main, pendant que nous nous éloignions en direction de la gare, accompagnés par un petit groupe, et on aurait dit que sa silhouette noire, immobile devant cette maison, ne pouvait pas s’en détacher, comme si elles ne faisaient plus qu’une. Je croyais que je ne l’aurais plus jamais revue, et cela ne me déplaisait pas.

Et au contraire, je la revit trois ans plus tard, à la gare de Naples :
nous émigrions et nous avions rendez-vous à Naples, pour embarquer pour le Brésil, nous qui venions de Rome, elle qui venait de Calabre. Le dernier fils de la Consolata, mon père, partait lui aussi pour
l’Amérique et elle venait avec lui.

Aura eu-t-elle peur de rester seule dans sa vieille maison silencieuse ? Sera-ce été le désir de revoir son fils aîné, parti alors qu’il n’était qu’un jeune homme et grand père désormais lui aussi ?
Aurait-elle été gagnée elle aussi par le rêve de connaître l’Amérique, de faire sienne cette terre qui lui avait volé ses fils, les uns après les autres ? Elle partait, la Consolata, et peut-être que plus que
jamais son village pâtissait d’un terrible abandon.

A la gare je la vis inquiète autour des valises, avec son habit noir qui lui arrivait aux chevilles et ses cheveux ébouriffés par le voyage.
Elle me regarda longuement, quand je l’ai saluée. Elle n’a pas sourit mais elle dit quelque chose.
– Elle a dit que tu as beaucoup grandit, durant ces trois années – me dit mon père.
Puis nonna se retourna vers mon père et cette fois je réussissais à comprendre ce qu’elle disait.
– Et si elle pleure, en Amérique ?

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